Les esclaves français des Maures et des Turcs.

L’une des scènes les plus populaires de Molière est celle où le fourbe Scapin extorque cinq cents écus à Géronte en lui faisant croire que son fils Léandre a été emmené à Alger comme esclave. Que diable allait-il faire dans cette galère ? se lamente Géronte, qui finit par lui remettre le prix de la rançon.

Dans la littérature, les manuels d’histoire, ou les médias, l’esclavage de 2.000.000 d’Européens de l’Ouest et du Sud par les Maghrébins est minimisé, voir presque ignoré.

Tidiane N’Diaye, écrivain et anthropologue, montre comment les puissances arabo-musulmanes organisent un esclavage massif. Les médias politiquement corrects affirmant que leur sort doit obligatoirement être considéré comme doux en comparaison de celui des esclaves noirs aux Amériques. A des siècles d’idéologie dominante raciste succède l’opposition entre l’Arabe musulman obligatoirement bon et le méchant judéo-chrétien.

Beaucoup d’historiens ne parlent pas d’un autre aspect de la traite des Noirs, qui touche la déportation de 17.000.000 de personnes par des musulmans. Comme les esclaves blancs ils sont castrés par écrasement des testicules, pour qu’ils ne fécondent aucune femme arabo-musulmane. Les morts du fait de cet acte de barbarie sont innombrables.

Le sort de 300.000 Français, esclaves chrétiens en Afrique du Nord, est à peine abordé, même par un excellent historien comme Braudel, pourtant considéré comme le spécialiste de l’histoire du bassin occidental de la Méditerranée. Et des romanciers, et autres faux historiens, quand ils parlent de la conquête de l’Algérie et de l’établissement des protectorats en Tunisie et au Maroc, ne parlent plus de l’une de ses motivations, mettre fin à l’esclavage des Européens dans ces pays.

Du IXe jusqu’au XIXe siècle, les pirates barbaresques font régner la terreur dans le bassin occidental de la Méditerranée, selon La piraterie barbaresque en Méditerranée: XVI-XIXe siècle, de Roland Courtinat (2003).

Le livre de Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800)[5], édité en 2006, et ceux eux-aussi très récents d’autres universitaires anglo-saxons, quelques documentaires de chaînes TV d’histoire, et des articles de journaux, permettent de mieux comprendre cette période inconnue malgré la censure des nouveaux bien-pensants. Rayer de notre mémoire le danger et le drame que représente pour certains de nos ancêtres l’esclavage des chrétiens par les Ottomans, les Algérois, Tunisiens, Tripolitains et Marocains, peut faire penser à l’attitude des Turcs face au génocide arménien.

Parfois si nous sommes Occitans, Catalans ou Corses, voir d’origines italiennes ou espagnoles, ou de familles de marins, nous sommes apparentés à toutes ces victimes.

Sur mer, les corsaires attaquent les galères chrétiennes, les navires de pêche ou marchands. Peu de zones côtières sont à l’abri des razzias des barbaresques, même celles du sud de l’Angleterre. Parfois, ils pénètrent loin dans les terres par les fleuves pour piller et emmener des prisonniers dans les bagnes du Maghreb ou d’autres places dans l’empire ottoman.

Ces prises nuisent au développement de régions entières et au développement du négoce et de la pêche. Les ponctions humaines régulières et les rançons élevées provoquent la ruine d’une partie de nos aïeux et la décomposition du tissu social. La Méditerranée devient la mer de la peur, nombre d’habitants des côtes délaissent les littoraux pour s’installer plus loin, vers l’intérieur. Les villages sont construits sur des hauteurs. Néanmoins les seigneurs, puis les garde-côtes empêchent parfois bien des drames.

Les causes de l’esclavage des chrétiens sont tour à tour mentionnées par Robert C. Davis : combattre la Reconquista, prendre une revanche sur les croisades, le Djihad… Pour d’autres, plus nombreux, c’est l’appât du gain, le viol des femmes et même des jeunes garçons…

Un esclave reste un esclave, et le négrier n’a ni race ni couleur. Robert Davis a raison de mettre l’accent sur ce drame méditerranéen, souvent oublié. La traite arabe concerne en son temps un territoire qui déborde de l’aire arabe. Les négriers ne sont pas exclusivement musulmans. Des juifs, des chrétiens et des renégats participent à ces entreprises.

Les Blancs ont oublié ce dont les Noirs se souviennent. Il faut toutefois préciser que l’esclavage n’est pas né et ne s’est pas développé avec l’islam. La traite arabe est en fait un détail mineur de l’histoire passée des civilisations musulmanes. Beaucoup de musulmans sont eux-aussi des victimes de l’esclavage organisé par des chrétiens au moyen-âge.

Le million et quelques de victimes de certains musulmans, chrétiens, renégats ou juifs n’excusent en rien les crimes horribles des armateurs esclavagistes européens et américains vis à vis des Noirs. Comme un bon nombre de ces criminels sont juifs, cela montre que ce trafic n’est en rien lié uniquement à l’une des religions du livre et pas aux deux autres. Cet article essaie aussi de montrer que l’esclavage des Blancs par les pirates maghrébins est l’une des causes principales de la colonisation française de l’Afrique du Nord. Mais il n’est pas non plus écrit pour justifier le colonialisme et ses crimes.

Comme le montre Malek Chebel, dans L’esclavage en terre d’islam(2007), l’esclavage est en réalité la pratique la mieux partagée de la planète, un phénomène quasi universel, un tabou bien gardé. L’absence de descendants d’esclaves, du fait de la castration des victimes, dont parle l’anthropologue Tidiane N’Diaye, est également l’une des causes de l’absence de débat et de reconnaissance de l’esclavagisme arabo-musulman.
(Guy de Rambaud)

Captives and Corsairs: France and Slavery in the Early Modern Mediterranean, de Gillian Lee Weiss, qui vient d’être publié par Stanford University Press, permet d’en avoir plus sur ce passé méconnu.

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