Avez-vous vu la mer ?

La poursuite du bonheur est dérisoire.

Avez-vous vu la mer ?

Voilà le poisson en quête de la mer : « Avez-vous vu la mer ? ». Il est émouvant. Dérisoire et émouvant. Il nage comme un fou, de plus en plus vite, de plus en plus loin.

« Avez-vous vu la mer ? ». Il la cherche au milieu des récifs de corail, dans les taillis d’algues violettes, dans les gouffres bleus, dans les fonds glauques. Il va là où personne encore n’est allé.

« Avez-vous vu la mer ? ». Jusqu’à l’instant où, à l’entrée d’une grotte, une pieuvre bienveillante vient à son secours.

« Ne cherche plus ! Tu y es ! »

Jamais tu n’y as pas été, jamais tu n’en seras plus proche que tu ne l’as toujours été ! Jamais plus proche qu’en chaque instant de ta vie passée et à venir…

Mais alors, comment as-tu (comment ai-je) pu fabriquer tant de malheur, tant d’éloignement, d’égarement, de dérèglement, d’errance, de criante solitude ?

Ne peut-elle rendre fou, cette révélation que cela qui est là en permanence et en abondance autour de moi est cela même qui me manquait si cruellement, qui me paraissait si impossible à rejoindre ?
Et si la mer est vraiment ce qui est là partout, ce dans quoi je nage depuis le début, il n’y aura donc pas de rencontre, pas de face-à-face, pas d’enlacement, pas de corps-à-corps.

Nul ne sera en mesure de s’emparer d’elle, d’en faire son glorieux butin. Il n’y aura plus de héros, plus de Prométhée voleur de feu !
Elle est ! Voilà tout. Je ne l’aurai donc jamais. Jamais elle ne m’appartiendra. La vieille pieuvre ajoute : « Ne sois pas déçu, jeune poisson ! Elle t’enveloppe en cet instant. Sans sa voluptueuse caresse le long de ton corps fusiforme, de tes ouïes, de tes branchies, à chaque battement de tes nageoires, à chaque palpitation de tes barbillons… »

A-t-il entendu ?

Voilà. Chaque heure est la bon(ne) heur(e).
Même ta toute dernière. Tant que tu attendras qu’il t’arrive bonheur et que ce bonheur se tienne devant toi avec ses cadeaux et ses oripeaux, tu n’entendras ni le vent dans les branches dehors, ni en toi le souffle lent qui te visite, inspir… expir… : son vrai langage et sa petite musique

Le poisson

Extraits du livre de Christiane Singer – « N’oublie pas les chevaux écumants du passé » pages 58 à 61 – Éditeur Albin Michel


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