Anselm Grün : Le jeûne me fait du bien

Anselm Grün, né le 14 janvier 1945 en Basse-Franconie (Bavière, Allemagne), est moine à l’abbaye bénédictine de Münsterschwarzach depuis l’âge de 19 ans.

Dans les années 1970, il découvrit la tradition des moines de l’Antiquité et entrevit leur signification nouvelle, en lien avec la psychologie moderne. Après ses études de philosophie, de théologie et d’économie, il est cellérier depuis 1977, ce qui fait de lui le directeur financier et le chef du personnel de l’abbaye.

C’est un auteur chrétien de renommée internationale

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Le bénédictin Anselm Grün réhabilite le jeûne comme un exercice spirituel pour accéder à la «source de la force intérieure». L’invité d’honneur des Assises chrétiennes du jeûne nous propose un chemin de foi libérateur.

Père Grün, à vous lire et à vous rencontrer on a le sentiment que la foi chrétienne vous donne une grande paix intérieure. En a-t-il toujours été ainsi ?
La foi chrétienne ma été transmise dès le berceau, si je puis dire. Mes parents étaient des gens très pieux. Et tout naturellement, leurs sept enfants passaient beaucoup de temps à l’église. Mes trois frères et moi, nous étions servants de messe. L’Eglise était ma patrie. Quand j’ai été interne, à l’âge de 10 ans, je désirais déjà devenir prêtre. Bien sûr, j’ai connu des crises de la foi. A la puberté, comme chacun. Mais aussi plus tard, au monastère, quand je suis devenu bénédictin. Je me suis notamment demandé si la prière n’était qu’une construction imaginaire aux seules fins d’aller mieux. A terme, pourtant, une certitude intérieure s’est emparée de moi avec force. Celle d’avoir toute confiance dans la Bible, dans des saints tels que saint Augustin ou sainte Thérèse d’Avila. D’habiter le pays de la foi. D’être reconnaissant que celle-ci, à travers les doutes qui surgissaient ici ou là, s’imposait à moi comme une évidence. D’être reconnaissant pour la liberté qu’elle me donne. Et que mon père aussi m’a donnée. Car c’était vraiment un homme libre.

D’où vous vient votre intérêt pour le jeûne ?
Au noviciat du monastère, où je suis entré en 1964, j’ai été initié à la pratique de l’ascèse. Mais en 1968, mes jeunes confrères et moi, nous nous sommes posé bien des questions. Nous avons ensuite cherché à comprendre comment la psychologie des profondeurs de C.-G. Jung et la méditation zen pouvaient nous aider à mieux vivre notre vie monastique. Parallèlement, nous avons relu les écrits des anciens moines. En étant attentifs à discerner, là encore, de quel secours ces textes pouvaient être pour nous. C’est ainsi que j’ai redécouvert le jeûne. J’ai compris que le sens de cette pratique immémoriale n’est pas de me faire violence, qu’elle n’est pas contre-nature. Mais que, bien au contraire, c’est un chemin corporel de transformation et de «nettoyage» intérieur. Avec l’expérience, je peux dire que le jeûne me fait du bien. Et qu’il me conduit vers mon moi profond, vers la chambre intérieure du silence.

A quel rythme jeûnez-vous et comment ?
Le jeûne n’occupe pas, à proprement parler, une place centrale dans ma vie spirituelle. Mais je ne le néglige pas pour autant. Je commence toujours le carême en animant une session de jeûne en silence, à laquelle participent 35 personnes. Pour ma part, je jeûne pendant 8 à 10 jours. Je ne mange rien et ne bois que de l’eau, du thé et un peu de jus de fruits ou de légumes. C’est une bonne façon de m’introduire dans l’abstinence. En effet, pendant tout le carême, je me prive de viande, d’alcool et de sucreries. Au total, j’expérimente vraiment, année après année, que cette discipline me fait du bien.

Quels bénéfices en retirez-vous ?
Le jeûne me permet de ressentir une liberté intérieure. Quand je jeûne, je ne suis plus dépendant du café, de l’alcool, de la nourriture. Je cesse enfin de compenser mon sentiment de frustration par des aliments. Je suis davantage en éveil. Mes rêves deviennent plus clairs. Et je ressens mieux la proximité de Dieu. A dire vrai, je me sens comme naturellement porté à prier. Notamment la prière de Jésus, que j’habite avec plus d’intensité et de facilité. Ce qui m’aide à m’approcher de la chambre intérieure, évoquée ci-dessus, où Christ habite en moi.

Comment cette pratique peut-elle prendre place dans notre vie intérieure ?
Ce qui est fondamental, quand on jeûne, c’est d’arriver à se décentrer. Bien sûr, le premier mouvement est de prendre soin de soi, de son corps et de son esprit. Mais ce qui lui donne sens, c’est la recherche d’une plus grande ouverture aux autres. C’est pourquoi j’invite les jeûneurs que j’encadre, au début du carême, à jeûner une journée entière pour une personne en particulier et à prier pour elle. Je m’astreins moi-même à cette discipline. L’intercession vécue dans le jeûne me relie intimement à l’autre et me donne l’espérance qu’il sera lui aussi pénétré par l’esprit du Christ.

Diriez-vous que le jeûne peut nous aider à retrouver la «Source de la force intérieure», selon le titre d’un de vos derniers ouvrages ?
Très certainement. Il nous aide à aller en profondeur. Or, si l’on reste en surface, on ne trouve que de l’eau trouble, même si celle-ci parait claire au départ. Jeûner nous permet de mieux distinguer les émotions et attitudes négatives qui nous emprisonnent : la peur, l’ambition mal placée, l’addiction au travail, le perfectionnisme, la tendance à se plier trop facilement aux exigences des autres par manque de confiance en soi. Et, corollairement, l’incapacité à assumer les conflits. Quitte à masquer cette faiblesse en invoquant la charité chrétienne, en la faisant passer pour de la piété ou de la force spirituelle. A contrario, nous pouvons être dominés par notre propension à nous positionner comme rival des autres, à vouloir les assujettir. Le jeûne nous aidera à prendre conscience de ces conditionnements qui s’enracinent dans une histoire familiale plus ou moins douloureuse. Ce surcroît de lucidité pourra, si besoin, nous conduire à entreprendre une psychothérapie. A tout le moins, le jeûne nous permettra d’entrevoir une source de force, de fraîcheur et de clarté. Par exemple en réactivant en nous le souvenir des moments heureux de notre enfance sur lesquels nous pourrons nous appuyer pour nous relier à notre coeur.

Que conseillez-vous à ceux qui ne peuvent se priver de nourriture ?
Je ne veux pas convaincre coûte que coûte les gens de jeûner. Certains hommes sont véritablement angoissés quand ils ne mangent pas. Dans ce cas, je leur conseille d’avancer à petits pas. Ils doivent dans un premier temps se demander de quoi ils sont dépendants et en quoi cela les contrarie de ne pas se maîtriser. Ensuite, ils peuvent essayer de renoncer un temps à l’alcool ou aux sucreries. Ils s’en trouveront bien. Dans tous les cas, ils sont invités à percevoir le temps du carême comme un moment d’entraînement. Un entraînement à la liberté intérieure. Mais on peut aussi s’entraîner à «jeûner» de télévision ou de voiture ! Le jeûne a toujours quelque chose à voir avec l’idée d’exercice. Je fais un programme et m’y tiens. Et cela change quelque chose en moi.

Dans un monde où près d’un milliard d’hommes ont faim, la pratique du jeûne, pour nous riches occidentaux, a-t-elle encore un sens ?
Il est sûr que pour nous qui sommes bien nourris, jeûner est plus facile que pour tous ceux qui souffrent de la faim. Mes frères moines, anciens prisonniers de guerre, ont beaucoup de prévention contre le jeûne car il réactive leur angoisse, trop longtemps éprouvée, de ne pouvoir se nourrir. Le jeûne spirituel est par ailleurs toujours étroitement lié à la solidarité. Nous ne jeûnons pas seulement pour nous, mais aussi pour les autres. C’est pourquoi le jeûne ne prend son plein sens que quand il est couplé à l’aumône, comme c’était déjà le cas dans la spiritualité juive. Quand nous jeûnons, nous devons nous poser la question : de quoi n’ai-je pas besoin et que je pourrais offrir aux autres ? Quel est l’argent je peux mettre de côté et qui servira à soutenir un projet de développement ?

En ce début d’année 2010, face aux redoutables défis que l’humanité va devoir affronter, quelle parole d’espérance souhaitez-vous donner à nos lecteurs ?
Je souhaite à vos lectrices et lecteurs d’avoir comme ange accompagnateur «l’ange» de l’espérance. C’est lui qui nous introduit dans cette attitude chrétienne si fondamentale, sans laquelle nous ne pouvons vivre. En effet, sans espérance la vie devient vite un enfer. L’espérance ne capitule jamais. Nous espérons en ce que nous ne voyons pas encore, comme le dit saint Paul (Rm 8, 24-25). Aussi je souhaite à tous ceux et celles qui lisent votre belle revue de faire confiance, dans l’espérance, à l’esprit de Jésus présent et agissant, de manière invisible et discrète, dans notre coeur et dans celui de tous les hommes. Notre espérance peut changer le monde. Elle est comme un levain qui fera lever toute la pâte. Elle permet aux hommes d’entrevoir une vie plus heureuse, une vie riche de promesses.

BIOGRAPHIE

Anselm Grün est né en 1945 dans une famille de chrétiens fervents. Il est entré en 1964 à l’abbaye bénédictine de Münsterschwarzach, en Bavière. Docteur en théologie, il est, depuis 1977, l’économe de son monastère. Conseiller spirituel, il anime également des séminaires et des retraites. Ses nombreux ouvrages rencontrent un vif succès auprès du public. S’appuyant sur la tradition des Pères du désert et des Pères de l’Eglise, il a en effet su construire une synthèse entre psychologie et spiritualité. Et offre une lecture moderne du christianisme qui montre combien cette religion veut le bonheur des hommes.

Ouvrage à paraître en février : Anselm Grün, une sagesse pour tous, Ed. Albin Michel. Une réédition : Le jeûne. Prier avec le corps et l’esprit, Ed. Médiaspaul.

Mon conseil d’intériorité

Je médite en répétant la prière de Jésus : «Seigneur Jésus, Fils de Dieu, prends pitié de nous Seigneur». Le but est de découvrir la chambre intérieure du silence où Dieu habite en moi, comme Jésus l’affirme (Lc 17,21). Où que je sois, je tâche de m’y tenir. Là, je suis à l’abri du jugement des hommes et de leurs expectatives. Je retrouve mon être originel et redeviens authentique. Libéré de la culpabilité, je suis présent à toute personne que je rencontre ainsi qu’à mon travail. Dans cette chambre intérieure, seul Dieu peut pénétrer. Elle est baignée de l’amour de Jésus et de sa miséricorde. Quand je la rejoins, la colère et la peur n’ont pas de prise sur moi. Je m’y sens sain et sauf. Et témoigne d’autant mieux de l’amour du Christ.

LA PRIÈRE QUE J’AIME

Le Christ avec moi,
le Christ en moi,
le Christ devant moi,
le Christ derrière moi,
le Christ à mes côtés,
le Christ qui nous invite,

le Christ pour me consoler
et me rétablir,
le Christ sous moi,
le Christ sur moi,
le Christ dans le silence,
le Christ à mon secours
dans le danger,

le Christ dans le cœur
de ceux qui pensent à moi,
le Christ dans la bouche de l’ami
comme de l’étranger,
le Christ dans tout oeil qui me voit
le Christ dans toute oreille
qui m’écoute.

Je me lève aujourd’hui
par une force puissante,
l’invocation à la Trinité,
la croyance en la Trinité,
la confession de l’unité
du Créateur du monde.
Prière de saint Patrick

Pourquoi j’aime cette prière

Cette prière, connue sous le nom de «canon de saint Patrick», me fascine. Elle montre combien la proximité du Christ est réelle.
Il est présent en moi comme dans tous les hommes qui m’aiment et que j’aime. Mais aussi en tous ceux que je ne connais pas. Christ est la seule vraie réalité de ma vie. Quand je laisse cette prière pénétrer dans mon coeur, je me sens ensuite enveloppé par le Christ comme par un manteau chaud et protecteur.

Lien de l’article de Jean-Claude Noyé

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