Les Évangiles de Thomas, logion 14

Jean-Yves LELOUP
Les Évangiles de Thomas, logion 14

Si vous jeûnez, c’est une faute.
Si vous priez, vous êtes condamnés.
Si vous faites l’aumône, vous empoisonnez votre esprit.
Quand vous allez dans un pays et que vous parcourez la campagne,
si l’on vous accueille,
mangez ce qui est mis devant vous.
Ceux qui sont malades,
vous pouvez les guérir.
Ce qui entre dans votre bouche
ne peut vous souiller.
Mais ce qui sort de votre bouche,
c’est cela qui peut vous souiller.

Commentaire de Jean-Yves LELOUP :

L’Évangile selon Thomas s’adresse à des personnes qui ont déjà une certaine pratique de la religion, mais pour qui le danger est de se complaire dans de telles pratiques et de se croire justifiées par elles.

Si vous jeûnez en ayant conscience de jeûner, cela ne fait qu’enfler votre ego au lieu de vous en affranchir. Le jeûne véritable arrive spontanément lorsqu’on est absorbé par la présence de Dieu. On oublie alors de manger. C’est l’attitude dans laquelle se trouvait Jésus lorsque ses disciples s’étonnaient de ne pas le voir manger. “J’ai à manger, disait-il, une nourriture que vous ne connaissez pas… Ma nourriture c’est de faire la volonté de mon Père… Travaillez non pour la nourriture périssable mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle…” (cf. Jn 6).

“Si vous donnez l’aumône” en ayant conscience de donner l’aumône, “vous faites du mal à vos esprits”, vous faites cela pour qu’on vous remarque ou pour vous donner bonne conscience. Il s’agit d’aller plus loin, “que ta main gauche ignore ce que donne ta main droite”.
Si ton frère a faim et que tu as de quoi lui donner à manger, quoi de plus naturel que de partager ? Il ne s’agit plus de “faire l’aumône”, mais de retrouver la spontanéité de l’amour.

De la même façon pour la prière : “Tant que tu pries en ayant conscience que tu pries, tu ne pries pas vraiment”, dira plus tard Jean Cassien. La prière elle aussi doit devenir spontanée, un simple mouvement du cœur, comme le parfum de la rose ou le chant de l’oiseau.

Jésus nous met en garde contre ces pratiques bonnes en soi mais qui peuvent devenir l’occasion de pharisaïsme sinon de narcissisme spirituel. La Présence de l’Esprit doit nous rendre de plus en plus simples, de plus en plus spontanés, une religion qui ferait de nous des gens compliqués, culpabilisés et culpabilisants, risque fort d’être une fausse religion, car elle ne nous “relie” plus aux forces vives du Vivant, au contraire elle nous en sépare.

La suite du logion nous encourage dans cette attitude de simplicité : “Si l’on vous accueille, mangez ce qui est devant vous”, ce n’est pas ce qui entre dans votre bouche qui peut vous souiller mais ce qui sort de votre bouche. Jésus insiste : ce qui nous rend impurs, ce qui nous souille, c’est ce qui salit les autres. Ce sont les paroles inutiles, les jugements hâtifs. Les calomnies, voilà ce qui pourrit le cœur et l’esprit et ce qui donne l’haleine nauséabonde.

Encore une fois à quoi bon jeûner, faire l’aumône, prier, si le cœur n’y est pas, si l’esprit cultive la haine ou l’amertume.

Une petite phrase de ce logion est également importante : “Ceux qui sont malades, vous pouvez les guérir.” Le mot grec Therapeuèn a un sens plus large que guérir. Les thérapeutes dont nous parle Philon d’Alexandrie étaient en effet plus que de simples guérisseurs, ils étaient aussi des initiateurs. Ainsi il faudrait lire : “Ceux qui sont malades ou qui souffrent, vous pouvez non seulement les guérir mais aussi les initier au sens de la vie et de la souffrance.” Car la maladie elle-même n’est peut-être que le symptôme d’un malaise plus essentiel, d’un oubli de l’Être… Le rôle du thérapeute, c’est alors de permettre à la personne souffrante de retrouver sa santé totale, aussi bien physique-psychique que spirituelle.

L’Évangile selon Thomas nous rappelle que tout homme a en lui le pouvoir de guérir. Le thérapeute est à l’intérieur de chacun de nous. C’est le Vivant qui veut “que nous ayons la vie et la vie en abondance” dans toutes les dimensions de notre être. Il s’agit d’être dans l’attitude juste. Dans une ouverture qui lui permette d’agir en nous et à travers nous.

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